La nudité est-elle anormale ? De l’aspect politique de la photographie. 26


Oui la photo est politique. C’est ma conviction. Une image n’est jamais anodine et elle est toujours porteuse de sens, d’interprétation et de projection qu’on le veuille ou non. Et se poser la question du sens de ce que l’on fait et expose est important.

 

L’uniformisation des corps

Aujourd’hui beaucoup de mouvements militants et politiques se font dans le sens de l’acceptation de la diversité des corps, de la réappropriation de sa propre image, de refuser des « normes » sociétales (qui sont d’ailleurs plutôt des diktats) sur un esthétisme uniformisé du corps.

La photo peut tout autant être une forme de propagation de cette vision uniformisée ou au contraire participer à donner une vision autre. Je ne suis pas certain que cela doit être à la base d’une démarche photographique mais la réflexion est nécessaire à un moment de sa propre démarche.

Lorsque j’ai appris le shibari, j’ai eu la chance d’avoir des instructeurs qui m’ont amené à la réflexion de comment attacher non seulement ma compagne mais aussi un homme ou une personne d’une toute autre corpulence. Chaque corps a ses spécificités et chacune doit être abordée de manière appropriée. Il en va de même en photographie. Pourquoi devrait on considérer certains corps plus esthétiques que d’autres ? Ne pas voir la beauté en chacun d’entre nous c’est déjà le début d’une démarche excluante et génératrice de bien des mal-être.

Cette réflexion s’élargit aussi à la retouche photo, y compris dans le milieu professionnel.

 

La vision de soi

Lorsque je reçois un message d’une personne qui souhaite poser pour mes photos, la teneur est bien trop souvent celle-ci :

« Bonjour, j’aime beaucoup vos photos j’aimerai poser mais je ne suis pas aussi joli-e que vos modèles habituel-le-s … ».

De mon expérience, une grande majorité des gens sont complexés par leur propre corps.  Parce qu’ils ne sont pas ou peu représentés dans la société, encore moins valorisés, y compris par des proches. Les raisons peuvent être nombreuses mais la finalité est souvent la même, quel que soit le sexe, l’âge, la corpulence, la couleur de peau, la taille, le handicap, une large partie des gens n’apprécient pas tout ou partie de leur corps.

Et pourtant ces personnes qui ont une vision négative de leur propre corps sont aussi celles que ce-lles-eux qui regardent les photos vont envier.

 

Se réapproprier son image

Et vient un moment dans leur vie où ils ont envie d’aller au-delà de ces aspects négatifs, de se réapproprier leur vision de leur corps, d’apprendre à le découvrir, l’accepter et l’aimer.

Cela passe par de nombreux moyens, des groupes de discussion, du militantisme, des activités où le corps est au cœur de la pratique et de la réflexion. Et donc en particulier la photographie (et le shibari aussi mais ce n’est pas tant le sujet de cet article).

 

Pourquoi poser nu ?

Je vais me permettre de parler à la place des modèles qui ont posé pour moi mais si iels veulent réagir en commentaire et détailler leur propre démarche, je les y encourage. Se mettre à nu est une expression un peu cliché mais c’est vraiment cela au cœur de la démarche des modèles (je détaillerai ma propre démarche ensuite). Aller au-delà de ses propres complexes, juste l’espace d’un instant, laisser le regard de quelqu’un d’autre proposer une vision artistique et esthétique de soi. Trouver quelqu’un qui porte un regard bienveillant, qui sache mettre en confiance et participer à une démarche à la fois créatrice et valorisante. C’est à la fois personnel et bien au-delà.

Une simple pose, une belle lumière va parfois permettre d’amorcer un processus de regard différent sur soi.

 

La nudité est-elle anormale ?

C’est là tout le paradoxe de notre société actuelle où le corps, en particulier celui des femmes, est sexualisé à outrance, sert d’argument publicitaire pour nous vendre n’importe quoi, n’est jamais suffisamment parfait et nécessite de consommer je ne sais combien de produits cosmétiques pour le parfaire sans jamais y réussir tout en subissant la censure de plus en plus de médias grand publics (à commencer par nombreux réseaux sociaux) où le corps nu n’est plus acceptable, doit être caché tel une honte suprême quand les vidéos de meurtres, les appels à la violence, aux harcèlement, ne sont absolument pas modérés.

Que l’on en vienne à trouver la nudité anormale me choque particulièrement. Bien évidement ce n’est que la conséquence de siècles de culpabilisation, de moralisation. Et c’est un sujet que l’art traite aussi depuis la nuit des temps, l’esthétisation et la banalisation de la nudité contre la censure. la nudité reste notre état naturel. Re apprenons à l’apprécier et ce pas uniquement de manière sexualisée.

Pourquoi je fais des photos de nu

Passons rapidement sur le fait qu’en réalité je ne fais pas uniquement du nu intégral, c’est d’ailleurs plus souvent du nu partiel, voire des photos habillées, que pour le moment j’ai choisi de ne pas montrer de sexe masculin ou féminin sur mes photos (peut-être un jour mais ce n’est pas mon choix artistique aujourd’hui).

A travers le corps nu, je recherche essentiellement un aspect esthétique, géométrique, graphique. Jouer avec la lumière pour mettre en valeur telle courbe ou tel détail, un grain de peau, une mèche de cheveux, un regard.

Au contraire lorsque je recherche de l’érotisme j’aime à garder certains vêtements ou sous-vêtements. Une photo peut être extrêmement évocatrice sans rien montrer du tout.

La lumière noire me permet de jouer entre les deux, ne rien voir, être très graphique, très suggestif parfois aussi, tout en ajoutant un coté très ludique, coloré, décomplexé à tout cela.

 

Thérapie et politique

La photo de modèle reste un aspect très particulier de la photographie, le nu encore plus. Et je crois intimement que ces photos sont bien plus que des photos. C’est avant tout des relations humaines, de la confiance, de la discussion et au final une démarche pour soi-même. Et par cela c’est aussi une démarche pour les autres, pour redonner un sens et une valeur au corps. Et cela c’est une démarche politique.

Ces photos je prends énormément plaisir à les faire, à concrétiser ces images que j’ai en tête. A créer quelque chose d’esthétique, d’artistique. Mais je prends aussi et peut être surtout plaisir à voir la satisfaction des modèles à retrouver plaisir à se voir, à venir aux expositions se redécouvrir et être fier-e-s d’avoir contribué à une œuvre. Et revenir au studio poser à nouveau. Merci à vous .

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Emmanuel Créateur

A propos de Emmanuel Créateur

Couturier des cordes (shibari) et créateur de liens émotionnels Amateur d'arts érotiques et hédoniste au quotidien, japonais dans une autre vie, parfois dandy et souvent gastronome.


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26 commentaires sur “La nudité est-elle anormale ? De l’aspect politique de la photographie.

  • Emmanuel Createur

    Quelques réflexions suite à la discussion d hier avec LaDouce Ingrid et Lionesse Lib. Un peu impulsif, peut-être pas assez construit mais j avais besoin de mettre ce que j avais sur le cœur par écrit.

    • Perle Vallens

      Idem, le fait d’être modèle apporte beaucoup de satisfactions diverses, esthétiques, artistiques, créatives (si l’on est « partie prenante »), il y a une forme de lâcher prise aussi. Et surtout, une acceptation du corps, de ses possibilités, de ses embellies.
      Benoît, je vois beaucoup de parallèles entre être modèle photo et de corde (voire même soumise, mais là c’est encore autre chose ^^), je pense aussi aux danseurs vs le chorégraphe, l’acteur vs le metteur en scène, c’est ce qu’est le photographe (et l’encordeur-se)

  • Nico Pex

    Ça fait plusieurs années que j’ai accepté mon corps et que je n’ai absolument plus aucune gêne à le dévoiler (dans des lieux adaptés bien sûr) mais la motivation photographique était liée une forme évidente de narcissisme en me demandant l’image que les autres pouvait avoir de moi.

  • Chris LO

    Merci pour cette réflexion. Elle résonne en moi, tout à fait dans le cadre de ce sur quoi je m’interroge, et surtout souhaite interroger les gens.
    La photo en particulier, qui est non seulement une mise à nu comme tu le dis si bien, mais aussi une sorte de miroir dans lequel les gens se projettent et projettent leurs envies et leurs fantasmes, sans parler de leur vie parfois.

    Je le disais il y a peu à quelqu’un, en soit les photos de femmes à la plastique « dans les normes » ne me dérangent pas. Elles sont belles, donnent du plaisir à regarder, et réveillent l’imaginaire sensuel.
    Mais là où cela devient difficile, c’est que à aucun moment je n’arrive à me reconnaître ou me projetter sur ces photos. Rien ne me parle, rien ne me fait sentir en accord, cela devient juste un élément auquel se comparer, et malheureusement nous sommes tous très durs avec nous mêmes.

    Dans le nu, et plus encore dans l’érotique, cette distance et non identification à ce qui nous est présenté comme beau, désirable, sexuellement attirant peut créer des désordres, des dégoûts de soi même.

    Mais je suis ravie de lire ton billet, qui propose des pistes, des réflexions sur la photo dans le rapport à son propre corps.

    • Perle Vallens

      C’est un peu un cercle vicieux. Beaucoup de photographes choisissent des modèles dans la norme par goût mais aussi parce que les modèles différents ne courent pas les rues. Mais s’ils ne courent pas les rues, c’est également parce que le regard de la société est ce qu’il est et que les représentations sont toujours un peu les mêmes, parce que les photographes ne trouvent pas de modèles différents à mettre en scène.

    • Emmanuel Createur

      je pensais ça aussi avant mais en fait dès que j’ai commencé à avoir des photos de modèles masculins j ai eu plein de demandes d hommes, idem pour les femmes rondes. Il suffit de montrer qu’on est capable de faire une jolie photo et qu’on considère chaque modèle de la même manière pour gagner la confiance de gens et avoir des propositions

    • Emmanuel Createur

      ça me semble assez compréhensible que des gens qui se sentent exclu de la photo car non représentés ou représentés de manière caricaturale aient besoin de plus de temps et de confiance pour être convaincu de la pertinence de la démarche. On peut ajouter aussi les modèles racisé-e-s ou handicapé-e-s.

  • Cz

    J’ai un peu attendu avant de m exprimer sur cet article qui me touche énormément sur ma démarche de modèle et mon choix de poser .

    Je tiens tout d abord a remercier emmanuel de sa vision de photographe qui est juste parfaite à mes yeux et en tant que tel il a l attitude et la bienveillance qui met assurément en confiance.

    Etre modèle me permet de dépasser ma vision personnelle et quelques fois négative de mon corps , c’est pour moi avoir un autre regard sur mon corps au delà de celui que le photographe peut me projeter qui a son importance .
    Au delà de la vision de mon corps c’est également un dépassement de soi , savoir ce dont je suis capable en therme de photographie et jusqu’où . Car se dévoiler nue devant un photographe n’est pas un acte anodin et le soutient de celui est important au moment de retirer le dernier bout de tissu qui nous voile ( merci emmanuel ! ). J’ai toujours une inspiration juste avant de faire apparaître ma nudité et ce questionnement dont seul le photographe à la réponse : à quoi je ressemble derrière cette objectif ? Est ce que les limites si j’en mets sont respectées ? Merci encore emmanuel car sur ce point de vue tu es parfait ,montrer la photo juste après qu elle soit prise pour être sur que l angle de vue , la position me convient me rassure sur la confiance que je te donne .
    Personnellement photographiquement j’ai envie de voir jusqu’où je peux aller mais il existe des limites que je ne me suis pas obligatoirement fixées mais qui me sont contraintes et liées à la nudité . Ma vie personnelle , professionnelle m amène a être plus modérée dans ma démarche et m a amené a utiliser un speudonyme .

    Parce que la société amène il est vrai a se poser le doute sur cette démarche d apparence personnelle mais qui ne l’est pas autant que cela au final . Le regard de nos proches à son importance et je l avous peu de proches connaissent ma démarche ,l ensemble de ma famille n’est pas au courant de mon activité de modèle. Pourquoi le taire , pour les protéger de ma demarche peut être, éviter des regards desaprobateur très certainement . Je n’ai pas envie d être jugée sur mon choix et d arrêter une activité qui me plait, qui m épanouie par seule hésitation du regard de ceux qui me sont chers et m’entourent.

    Je projette aussi plus loin dans l avenir , en tant que maman je me pose aussi la question du regard future de mon enfant sur mes choix et sur ce qu il pourra voir et son jugement .

    Pour conclure je ne reģrette en rien mon activité de modèle , elle m apporte énormément sur moi et au quotidien elle me donne une confiance qui me manquait auparavant. Elle me permet également de garder des souvenirs qui a 60 ans me feront très certainement sourire car a chaque photographie est lié un moment unique de partage avec un photographe .

  • Cici Cz

    J’ai laissé un commentaire sur l article sur mon expérience de modèle merci Emmanuel Raffin de cette réflexion elle m’a permise de me questionner sur ce sujet dont je suis actrice et de me poser les bonnes questions sur mon expérience. Il est assez long et j avous je ne suis pas certaine d avoir tout abordé … Mais l essentiel y est ĺa question qui reste en suspend en tant que modele est comment agir pour soi sans s accomoder du regards des autres? Il ya toujours quelques chose qui nous ramène a un moment au regard d’un ou des tiers il me semble .

    • Emmanuel Createur

      Merci beaucoup je vais le valider dès que possible.

      Tu penses au regard des autres au cours du shooting, avant ou seulement après ? À quels moments cela t influence ?

      Pour ma part j’y pense lorsque je recherche des inspirations, ce me touche personnellement et ce qui a du succès et j essaye de comprendre pourquoi. Mais dès qu’une idée devient concrète ce n’est plus qu’entre moi et la/le modèle. Ça revient un peu lorsque je poste surtout lorsque je suis très fier d une photo qui ne trouve pas son public. Mais je n ai pas beaucoup de visibilité non plus j essaye de ne plus m en préoccuper et de me concentrer uniquement sur mon travail

    • Cici Cz

      Je pense au regards des autres après le shooting , durant le shooting comme je l ai exprimé dans l article avec toi ta bienveillance amène a ne pas se poser de question et je te remercie pour cela . Mais c’est surtout le regards de ceux qui verront la photo après et d autant plus si ce sont des personnes proches . A ce moment notre nudité ou seulement l évocation de celle ci en photo est remise en question et notre démarche personnelle mise en doute .

    • Emmanuel Createur

      Cette question du devenir des photos après publication et de l impact sur les proches est importante dans ma démarche. Je propose toujours de faire sans visage les photos les plus visuellement explicites de ce fait. Cela force à repenser la composition d une image qui généralement s axe autour du regard.

    • Cici Cz

      C’est pourquoi j aime travailler la photo avec toi . Parce que tu es a l écoute, tu respectes nos demandes et nos limites . Et j aime les expressions que tu arrives a capter , tu dévoiles les corps et les âmes.

  • Gier De Gier

    Je dis souvent que tout le monde devrait faire l’expérience de la pose nu. On y gagne en confiance, en acceptation et en regard positif sur soi.
    Quant à la normalité de la nudité, il va de soit que le regard chrétien sur le corps, soupçonneux, malsain, nous influence fortement. Mais le capitalisme aussi, lequel a toujours besoin de morale pour justifier son existence ou masquer ses méfaits. Il reprend donc la posture chrétienne Mais il entre en contradiction avec l’évidence suivante, le corps nu fait vendre. Et de tout !
    FB est l’image même de cette contradiction. Il surveille le moindre téton qui traîne, censure, bloque, ferme les comptes et pages…. Mais m’encourage 3 fois par jour à « booster » moyennant finance les nus érotiques que je dessine ou peins.
    Notre normalité face au nu oscille donc entre les termes de ces injonctions contradictoires.

    Bon, qui pose nu pour moi ?!!!