La nudité est-elle anormale ? De l’aspect politique de la photographie.

Oui la photo est politique. C’est ma conviction. Une image n’est jamais anodine et elle est toujours porteuse de sens, d’interprétation et de projection qu’on le veuille ou non. Et se poser la question du sens de ce que l’on fait et expose est important.

 

L’uniformisation des corps

Aujourd’hui beaucoup de mouvements militants et politiques se font dans le sens de l’acceptation de la diversité des corps, de la réappropriation de sa propre image, de refuser des « normes » sociétales (qui sont d’ailleurs plutôt des diktats) sur un esthétisme uniformisé du corps.

La photo peut tout autant être une forme de propagation de cette vision uniformisée ou au contraire participer à donner une vision autre. Je ne suis pas certain que cela doit être à la base d’une démarche photographique mais la réflexion est nécessaire à un moment de sa propre démarche.

Lorsque j’ai appris le shibari, j’ai eu la chance d’avoir des instructeurs qui m’ont amené à la réflexion de comment attacher non seulement ma compagne mais aussi un homme ou une personne d’une toute autre corpulence. Chaque corps a ses spécificités et chacune doit être abordée de manière appropriée. Il en va de même en photographie. Pourquoi devrait on considérer certains corps plus esthétiques que d’autres ? Ne pas voir la beauté en chacun d’entre nous c’est déjà le début d’une démarche excluante et génératrice de bien des mal-être.

Cette réflexion s’élargit aussi à la retouche photo, y compris dans le milieu professionnel.

 

La vision de soi

Lorsque je reçois un message d’une personne qui souhaite poser pour mes photos, la teneur est bien trop souvent celle-ci :

« Bonjour, j’aime beaucoup vos photos j’aimerai poser mais je ne suis pas aussi joli-e que vos modèles habituel-le-s … ».

De mon expérience, une grande majorité des gens sont complexés par leur propre corps.  Parce qu’ils ne sont pas ou peu représentés dans la société, encore moins valorisés, y compris par des proches. Les raisons peuvent être nombreuses mais la finalité est souvent la même, quel que soit le sexe, l’âge, la corpulence, la couleur de peau, la taille, le handicap, une large partie des gens n’apprécient pas tout ou partie de leur corps.

Et pourtant ces personnes qui ont une vision négative de leur propre corps sont aussi celles que ce-lles-eux qui regardent les photos vont envier.

 

Se réapproprier son image

Et vient un moment dans leur vie où ils ont envie d’aller au-delà de ces aspects négatifs, de se réapproprier leur vision de leur corps, d’apprendre à le découvrir, l’accepter et l’aimer.

Cela passe par de nombreux moyens, des groupes de discussion, du militantisme, des activités où le corps est au cœur de la pratique et de la réflexion. Et donc en particulier la photographie (et le shibari aussi mais ce n’est pas tant le sujet de cet article).

 

Pourquoi poser nu ?

Je vais me permettre de parler à la place des modèles qui ont posé pour moi mais si iels veulent réagir en commentaire et détailler leur propre démarche, je les y encourage. Se mettre à nu est une expression un peu cliché mais c’est vraiment cela au cœur de la démarche des modèles (je détaillerai ma propre démarche ensuite). Aller au-delà de ses propres complexes, juste l’espace d’un instant, laisser le regard de quelqu’un d’autre proposer une vision artistique et esthétique de soi. Trouver quelqu’un qui porte un regard bienveillant, qui sache mettre en confiance et participer à une démarche à la fois créatrice et valorisante. C’est à la fois personnel et bien au-delà.

Une simple pose, une belle lumière va parfois permettre d’amorcer un processus de regard différent sur soi.

 

La nudité est-elle anormale ?

C’est là tout le paradoxe de notre société actuelle où le corps, en particulier celui des femmes, est sexualisé à outrance, sert d’argument publicitaire pour nous vendre n’importe quoi, n’est jamais suffisamment parfait et nécessite de consommer je ne sais combien de produits cosmétiques pour le parfaire sans jamais y réussir tout en subissant la censure de plus en plus de médias grand publics (à commencer par nombreux réseaux sociaux) où le corps nu n’est plus acceptable, doit être caché tel une honte suprême quand les vidéos de meurtres, les appels à la violence, aux harcèlement, ne sont absolument pas modérés.

Que l’on en vienne à trouver la nudité anormale me choque particulièrement. Bien évidement ce n’est que la conséquence de siècles de culpabilisation, de moralisation. Et c’est un sujet que l’art traite aussi depuis la nuit des temps, l’esthétisation et la banalisation de la nudité contre la censure. la nudité reste notre état naturel. Re apprenons à l’apprécier et ce pas uniquement de manière sexualisée.

 

Pourquoi je fais des photos de nu

Passons rapidement sur le fait qu’en réalité je ne fais pas uniquement du nu intégral, c’est d’ailleurs plus souvent du nu partiel, voire des photos habillées, que pour le moment j’ai choisi de ne pas montrer de sexe masculin ou féminin sur mes photos (peut-être un jour mais ce n’est pas mon choix artistique aujourd’hui).

A travers le corps nu, je recherche essentiellement un aspect esthétique, géométrique, graphique. Jouer avec la lumière pour mettre en valeur telle courbe ou tel détail, un grain de peau, une mèche de cheveux, un regard.

Au contraire lorsque je recherche de l’érotisme j’aime à garder certains vêtements ou sous-vêtements. Une photo peut être extrêmement évocatrice sans rien montrer du tout.

La lumière noire me permet de jouer entre les deux, ne rien voir, être très graphique, très suggestif parfois aussi, tout en ajoutant un coté très ludique, coloré, décomplexé à tout cela.

 

Thérapie et politique

La photo de modèle reste un aspect très particulier de la photographie, le nu encore plus. Et je crois intimement que ces photos sont bien plus que des photos. C’est avant tout des relations humaines, de la confiance, de la discussion et au final une démarche pour soi-même. Et par cela c’est aussi une démarche pour les autres, pour redonner un sens et une valeur au corps. Et cela c’est une démarche politique.

Ces photos je prends énormément plaisir à les faire, à concrétiser ces images que j’ai en tête. A créer quelque chose d’esthétique, d’artistique. Mais je prends aussi et peut être surtout plaisir à voir la satisfaction des modèles à retrouver plaisir à se voir, à venir aux expositions se redécouvrir et être fier-e-s d’avoir contribué à une œuvre. Et revenir au studio poser à nouveau. Merci à vous .

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28 commentaires sur “La nudité est-elle anormale ? De l’aspect politique de la photographie.”

    • Emmanuel Créateur