La violence du travail 2


Dora Maar, Silence, 1935-36

 

J’étais prédestiné à une vie sans heurt, études d’ingénieur, un petit tour dans le privé avant d’intégrer la fonction publique, un salaire confortable sans être mirobolant, deuxième décile, largement de quoi subvenir à mes besoins et envies. Un petit cadre sans prétention. Ni carriériste, ni tire au flan, je devais être de ceux dont la carrière se déroule sans accro et sans gloire.

Je croyais à la sécurité de l’emploi des fonctionnaires dont on ne cesse de nous parler tel un incroyable avantage dont jouit une insolente partie de la population et dont la disparition serait la clé de tous les maux. Je m’épanouissais dans mes formules scientifiques et mes calculs.

Et puis j’ai bien vu que ma technicité intéressait de moins en moins les réflexions à court terme. Il faut être moins cher, rentable. Les mots se transforment, le service public devient un niveau de service. Intéressant. Je m’adapte, je trouve d’autres sources de satisfactions, je m’investis dans le développement durable. Ça n’a pas duré, pour me permettre un jeu de mot pitoyable pourtant parfaitement adapté à la situation.

Les moyens disparaissent petit à petit. Il faut faire mieux avec moins. Essayons ! Qui sait, avec rien je réussirai peut être à être excellent.

Les bureaux autour de moi commencent à se vider, déménagements, nouvelles personnes qui succèdent à de nouveaux départs … Drôle de valse !

Puis vint ce mois de décembre où l’on m’a prié de faire mes cartons. « Il n’y a plus de travail pour vous » m’ont-ils dit.

Envolée la sécurité de l’emploi, les textes de loi obligeant à formuler des propositions de reconversions.

Un pan de ma vie qui part en fumée. Du travail pour rien et l’impression que moi aussi je suis ce rien.

Est-ce vraiment cela à quoi je consacre tant d’heures par jour, à être rien, pour des personnes qui ne croient ni en mes compétences ni en l’utilité de ce que je fais. Ne dois-je attendre de ce rien qu’un chèque à la fin du moins, échange de numéros impersonnels pour mieux être broyé ?

Je vais vous quitter chers … Non vous ne m’êtes pas cher en fait. Je vais vous quitter et voir ailleurs si l’herbe est moins toxique. Peut-être pas, mais j’en garde encore l’espoir.

Mon rêve de cabane loin de tout se fait de plus en plus prégnant.

Tant que je pourrai voir la floraison des cerisiers, il restera de la beauté dans ce monde.

 

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Emmanuel Créateur

A propos de Emmanuel Créateur

Couturier des cordes (shibari) et créateur de liens émotionnels Amateur d'arts érotiques et hédoniste au quotidien, japonais dans une autre vie, parfois dandy et souvent gastronome.


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2 commentaires sur “La violence du travail

  • Dita

    C’est marrant quand j’ai lu ce texte au début, j’ai cru un témoignage d’une personne extérieure au blog ( et d’une femme) . Mais peu importe…
    Il y a peu de temps à mon nouveau travail, la médecine du travail est venue nous faire une intervention ( 2x 3H!) sur les risques psycho sociaux . ça m’a mis dans un bouillonnement intérieur que j’avais du mal à maitriser. L’intervenante avait du bien du mal à nous ‘vendre » son intervention, elle qui avait à peine 25 ans et qui nous disait que la violence au travail était quand même très très rare . j’ai failli lui ruer dans les brancards en repensant à toutes les violences que j’avais soit vécue soit rencontrée.